Services Numériques : Le match France contre Inde est-il perdu d’avance ?

Le secteur du numérique représente 530 000 emplois en France pour 6,7 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel1 face à 3,1 millions d’emplois en Inde et plus de 92 milliards d’euros de CA2. Cet article a pour objectif d’explorer les motivations et les risques de délocalisations des entreprises de services numériques (ESN) de la France vers l’Inde qui se sont accélérées dans les années 2000 et se poursuivent aujourd’hui.

Décriée ou adulée, la délocalisation ne laisse pas insensible. Par la mise en concurrence des territoires afin d’en tirer leurs avantages compétitifs, elle est la promesse de coûts plus bas, d’une main d’œuvre qualifiée et expérimentée et d’un aménagement du territoire en un pôle de compétitivité plus attractif. Mais elle est également parfois synonyme de fragilisation d’une indépendance stratégique et de coût social à travers des licenciements directs ou indirects.

ESN et délocalisations

La délocalisation s’est généralisée progressivement à un large panel d’activités : d’abord les géants du textile, puis de l’automobile. Elle concerne maintenant les services pharmaceutiques, de comptabilité, de supply chain et d’informatique. Pour ce qui est des ESN (entreprises de services numériques), elle se concentre dans quelques pays comme la Pologne, la Roumanie et plus particulièrement l’Inde. En effet, l’Inde s’est très vite imposée comme un haut lieu des services informatiques, du conseil et de l’infogérance. Au départ, l’objectif était de répondre aux besoins des entreprises et administrations locales puis de tirer profit de l’avantage comparatif mondial de son territoire et de répondre à une stratégie nationale illustrée par le programme «Digital India» en 2015 qui visait à transformer la pays en société digitale et économie de la connaissance. Les entreprises occidentales investissent en Inde pour bénéficier d’une main d’œuvre bon marché et bien formée et d’un fuseau horaire légèrement décalé facilitant certaines opérations. Aujourd’hui, les filiales indiennes des sociétés étrangères occupent 72% des parts de marché en Inde contre 28% pour les sociétés indiennes3

Chez Humpact, nous observons que nombreuses sont les entreprises de services numériques françaises qui, encore en 2021, annoncent dans leurs rapports universels une grande partie de leurs recrutements dans des pays offshore comme l’Inde ou d’autres pays émergents. Le bilan de notre base de données Emploi France est le suivant : entre 2017 et 2020, 3 géants de l’ESN français ont détruit plus de 5 000 emplois en France alors que sur la même période elles créaient plus de 30 000 emplois à l’étranger. Bien que le contexte pour les experts du numérique reste favorable en France (salaires avantageux, embauches régulières), ces délocalisations risquent d’augmenter la dépendance technologique de la France et réduire le potentiel de création d’emplois sur le territoire national.

Covid-19 : nouvel élan pour la relocalisation

Néanmoins, le match n’est pas encore terminé et le Covid-19, sans avoir rebattu entièrement les cartes, a souligné quelques signaux faibles qui méritent notre attention. 

#1 Contrôle de la chaîne de valeur

Pendant la pandémie, des confinements stricts se sont imposés en Inde du jour au lendemain pour contenir la crise alors même que les employés n’y étaient pas préparés. Que ce soit pour des raisons de confidentialité d’informations, de couverture de la fibre ou simplement d’un manque d’équipement, le télétravail n’a pas toujours été possible immédiatement, plongeant les entreprises internationales opérant en Inde dans un important challenge logistique. Même si dans la majorité des cas, cela s’est fait sans conséquence quant à la qualité du service client proposé, cet événement souligne les difficultés pour les entreprises de maîtriser certains rouages de leurs chaînes de valeur dans un contexte mondial toujours plus incertain.4

#2 Embauche & Fidélisation

Depuis la crise du Covid, les ESN ont été confrontées à des difficultés pour attirer et retenir des employés qualifiés. Le turnover y est très important. En 2020 par exemple, Capgemini affiche un turnover de 12,80% et le groupe SII un turnover de 21,50%. Peut-être est-il nécessaire d’engager un plan national pour susciter des vocations, attirer les femmes, élargir l’offre de formation, accueillir des candidats en conversion … et de créer beaucoup plus d’emplois de qualité en France. Ne pas le faire conduirait la France à perdre son expertise et son rang au profit de pays motivés comme l’Inde ou la Chine.5

#3 Responsabilité sociétale & Souveraineté nationale

De plus en plus d’ESN prennent le contre-pied de ce phénomène et prônent la relocalisation d’une partie de leur activité. Le coprésident de Devoteam, Stanislas de Bentzmann, assume son choix : “Même si ce choix nous a coûté ces dernières années, l’offshore reste marginal dans notre stratégie”. L’entreprise mise en effet sur les projets agiles réalisés à proximité avec les équipes des clients, loin de la délocalisation massive dans des pays low cost. Autre exemple, le groupe CGI de services numériques a été quant à lui remarqué pour avoir choisi Toulouse pour « faire frein à la délocalisation » et profiter de cette ville hébergeant beaucoup d’ingénieurs SAP pour créer un nouveau centre d’innovation mondial dédié à l’industrie 4.0. 6

#4 Investisseurs, financeurs et donneurs d’ordre responsables

Les investisseurs, les financeurs et les donneurs d’ordre ont aussi un rôle à jouer pour inciter les acteurs  des Services Numériques à renforcer leur expertise locale et recruter, former et fidéliser des talents en France. Le dialogue doit être ouvert dès maintenant pour que le secteur ne subisse pas le même sort que le secteur automobile par exemple, qui a laissé la Chine devenir le leader mondial de la production des véhicules électriques et de leurs composants. 

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